Haut de page
18 Mai 2012, St Eric
Dark Globe for Roses
Rubriques
Liens partenaires
  • Aucun lien actuellement
Campagne membre

Les langues pendues

Place du village. Une potence, un pilori, trois hommes et un bel arbre.

La reine n’est pas là.

 

Passe un dévot.

_ Shakespeare, la tête et les bras prisonniers du pilori : Voilà bien des heures, prosterné devant vous, que je m’use les genoux, que le soleil me roue de ses coups.

_ Molière, du haut de sa potence : Voilà bien des heures, la mort me tenant sous son joug, que je crois devenir fou et vois des citronniers partout.

_ Goethe, pendu au vieil arbre : Voilà un dévot ! Confiez lui donc vos maux et mourrez aussitôt !

_ Molière, qui aperçoit à son tour le dévot : Oh ! Mon frère !

_ Goethe : Eh quoi ! Ce tartuffe Molière quitte t-il face à la mort, les mots qui bâtirent sa carrière, comme il quittait jadis le nom de son père ?

_ Le dévot, qui s’est approché : Cela ne tient qu’à lui de voir fleurir sa pierre, car aux hommes bons sont rendus les hommages funéraires. Mais où est la reine ? Non vraiment, elle n’entend aucune prière !

_ Molière : Oui. Où s’envolent tous nos vœux, et que m’étouffe encore ce nœud, maintenant que je suis pieux ?

Un oiseau noir lui donne un coup de bec.

_ Shakespeare, qui ne peut rien voir de la scène et se parle donc à lui-même : Maudit soient les sanctuaires volants…

_ Le dévot : Oh ! Pour les prières pas besoin d’être dévot, il suffit d’en avoir l’air.

_ Goethe, ricanant : Ainsi parait Molière, tout membre brassant les airs, pour effrayer les mouches qui se disputent ses chairs ! Gros mammifères !

_ Molière : Eh ! Je mène cette parade ridicule sans attendre que l’on m’adule ! Sur sa branche, la corneille noire me guette et déjà le ciel parait si bas par-dessus nos têtes. Vivre est ma seule quête !

_ Goethe : Tu nous quitteras sur la pointe des pieds, dans cette posture grotesque par laquelle tu veux t’épargner.

_ Molière : Cela est vain, il est vrai. Mon frère pour nous que pouvez vous faire ?

_ Le dévot : Hélas ! Rien qui puisse vous tirer des gorges de l’Enfer ! Il me tarde cependant d’entendre le discours, qui pourra me satisfaire.

_ Shakespeare : Et que peut-on pour vous plaire ?

_ Le dévot : On dit que la mort venant, la vie défile sous nous paupières. J’ai hâte de connaitre des vôtres, le mystère.

_ Goethe, incrédule : Croyance populaire…

_ Le dévot : Que voyez- vous Molière ?

_ Molière, qui tourne la tête à droit et à gauche : Partout, je n’y vois rien que des citronniers…

_ Le dévot, s’indignant : Eh quoi faites un effort ! Je suis venu, il faut bien qu’à son tour  vienne votre mort ! Qu’y voyez-vous Goethe ?

_ Goethe, plisse les yeux : J’y vois… j’y vois…

_ Shakespeare, toujours à voix basse : Je l’ai sur le bout de la langue, cette langue que je ne connais guère, la langue de Molière.

_ Goethe : Eh quoi Shakespeare ! Vas-tu finir par te taire ?!

_ Shakespeare, qui s’exclame : Maudit soit celui violant mon sanctuaire ! Voilà qui devrait fort bien faire l’affaire.

_ Goethe : Puis-je reprendre ?

_ Shakespeare : Certainement. C’est quant à moi à vos lèvres que je vais de ce pas me pendre.  

_ Goethe: Amicallemand.

 J’y vois…j’y vois les grandes allées d’un cimetière, des fleurs en plastique sur la plus grande partie des pierres. Par malheur, Les mains sont souvent loin du cœur, et voici la raison de ces leurres. Ah non vraiment mon père, le monde vit d’une bien dévote manière.

_ Shakespeare : Vipère !

_ Molière : Voilà cette langue pleutre, voici la langue de Goethe. On quémande ce qu’il voit de sa vie, il nous fait voir son avis.

_ Shakespeare : Rien n’est jamais plus glorieux que l’âme quittant le corps et au grand jamais ne dit-on du mal des morts !

_ Goethe : Nous en jugerons tout à l’heure puisque d’ores et déjà votre peau quitte sa couleur

L’important est de savoir si l’on en parle encore et Goethe à cette fin a voué nombre d’efforts

_ Le dévot, qui consulte sa montre : Cela porte à ravir mais la gloire attend encore que chacun expire…

_ Shakespeare, accusateur : N’était-ce pas vous ce matin qui derrière le parloir joigniez les deux mains et blâmiez nos desseins de confier à la cigüe la suite de nos destins ?

 _ Le dévot, qui déjà s’en va : A l’aube ce fut un crime et Dieu sait qu’il est mal de mourir d’une simple déprime. Et puis,  je fus pendu à votre place dès demain, si la nouvelle prit le cours des chemins : Eh quoi Shakespeare! Malheur au pauvre dévot  qui consent à votre dernier soupir !

Passe un prince.

Le Prince, l’air perdu : Où est donc la reine ?

Goethe hausse les épaules. La corde se noue.

_ Goethe, salue : Cordiallemand

Sa nuque se brise, il dit encore :

_ Goethe : Oh ! Un citronnier.

 

                Le prince s’en va. La reine n’est toujours pas là.

Au coin de la place, une boule de billard rouge  en rencontre une jaune dans un café. Elles se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Tags associés : langues, pendues

J'kaz !
0
Le Dimanche 28 Décembre 2008
Poster un commentaire
Pseudo :
Email (facultatif) :
Adresse site (facultatif) :
Votre message :
Voulez-vous suivre le fil de la discussion ?